Par Chris Addison (CTA), Isolina Boto (CTA), Thomas Heinen (GIZ), Ken Lohento (CTA)

Le 15 mai 2019, le CTA a organisé le 55e Briefing de Bruxelles sur le développement. Cette rencontre s’inscrit dans le cadre d’une série de Briefings bimestriels sur le développement qui traitent des questions rurales et agricoles ACP-UE et qui sont organisés conjointement par le CTA, la Commission européenne (DG DEVCO), le Secrétariat ACP et Concord. Le ministère allemand de la Coopération économique et du Développement (BMZ) est venu s’ajouter à la liste des coorganisateurs de ce Briefing. Lors de cette édition, près de 160 participants se sont réunis à Bruxelles afin discuter des opportunités offertes par la blockchain dans l’agriculture.

Une blockchain (ou chaîne de blocs) est un registre de transactions numériques géré par un réseau composé de multiples machines informatiques qui ne dépendent pas d’un tiers de confiance. Les fichiers de données transactionnelles individuels (blocs) sont gérés par des plateformes logicielles spécifiques qui permettent la transmission, le traitement, le stockage et la représentation des données dans un format lisible. Chaque transaction est diffusée via le réseau de machines exécutant le protocole de blockchain et doit être validée par tous les nœuds informatiques. La caractéristique principale d’une blockchain réside dans sa capacité à assurer une vision cohérente et une entente entre les participants (principe de consensus).

Lors de ce Briefing, Mischa Tripoli, économiste à la Division du commerce et des marchés de la FAO, a présenté un aperçu des possibilités et des défis que représente la blockchain pour le secteur agroalimentaire.

Les participants du Briefing se sont également penchés sur les innovations de la technologie de la blockchain pour l’agriculture et le système alimentaire au sein de plusieurs chaînes de valeur, sur les nouveaux débouchés financiers qui peuvent profiter aux petits exploitants (présentation de Moyee Cofee par Sander Govers), ainsi que sur les pistes pour transposer à plus grande échelle les applications du secteur privé, qui ont été présentées par Louis de Bruin (IBM) et Anthi Tsilimeni-Archangelidi (Cargill). Les politiques et la gouvernance, l’inclusion, le travail de sensibilisation sur les implications de l’utilisation de la blockchain, les partenariats et le partage de connaissances sur la technologie et ses implications – autant d’éléments qui ont été considérés comme les principales priorités dans le domaine.

Chris Addison a présenté les applications spécifiques de la blockchain en matière d’agriculture durable dans les pays ACP qui ressortent du projet du CTA intitulé « Promouvoir la technologie de la blockchain pour renforcer l’innovation et améliorer les performances dans le secteur agroalimentaire ».

La blockchain permet de supprimer les intermédiaires lors de transactions réalisées dans les chaînes d’approvisionnement agricoles, car la technologie du registre distribué (DLT) et les contrats intelligents fournissent des résultats similaires en matière de financement des échanges commerciaux et de services financiers agricoles (services de paiement, assurance agricole, crédit et dérivés). Cette technologie offre donc aux petits exploitants et aux MPME un meilleur accès aux services financiers et entraîne une réduction des coûts de transaction pour les vendeurs et les banques. Elle facilite également les échanges commerciaux grâce à des paiements sans friction et en temps réel. Tous les documents commerciaux sont rassemblés dans un seul registre, ce qui facilite les flux instantanés de documentation. En outre, comme l’a expliqué Annette Houtemaker (experte en assurance inclusive à Ibisa), ce registre favorise également les assurances blockchain inclusives.

L’identité numérique, les actifs numériques ou les données enregistrées à partir de l’activité dans les chaînes d’approvisionnement agricoles peuvent enrichir les informations commerciales et améliorer la transparence du marché, tout en fournissant aux intervenants des dossiers détaillés sur leurs opérations. Les actifs physiques peuvent être utilisés comme garantie pour accéder à des services financiers. Les registres distribués constituent une méthode sûre, rapide et immuable pour enregistrer des titres fonciers. Comme l’a souligné Árokszállási Erik de TE-FOOD International, la blockchain peut permettre de détecter des maladies du bétail et d’évaluer la vitesse et les conséquences économiques des épidémies.

Parmi les applications de la blockchain dans le secteur agroalimentaire, on retrouve la gestion de la chaîne d’approvisionnement, la sécurité alimentaire, le financement du commerce, les services financiers agricoles, les informations sur les marchés, les registres fonciers et les accords internationaux liés à l’agriculture. Tous ces développements ont toutefois une incidence sur les politiques des pays ACP. Alice Namuli Blazevic, une avocate spécialisée dans la blockchain et l’intelligence artificielle (KATS, Ouganda), a évoqué les problèmes rencontrés dans son pays et certaines des mesures prises tant par le gouvernement que par l’Association ougandaise de la blockchain.

Les présentations et discussions ont permis de dégager des recommandations. En voici quelques-unes :

  • Examiner la possibilité d’améliorer la base de connaissances du secteur public sur l’application de la technologie du registre distribué (DLT) dans les domaines de l’alimentation et de l’agriculture ;
  • Relever les nombreux défis techniques, réglementaires, institutionnels, infrastructurels et de renforcement des capacités liés à l’adoption généralisée de la technologie ;
  • Créer un environnement favorable qui garantit le partage des gains de productivité générés par les DLT entre tous les acteurs du marché, y compris les petits exploitants agricoles, les transformateurs et les MPME. Pour ce faire, il est nécessaire de promouvoir la coopération internationale par le biais de partenariats public-privé et de soutenir la recherche et le développement, mais aussi de fournir des orientations politiques sur l’utilisation des DLT dans les chaînes d’approvisionnement et d’élaborer des règlements et des normes appropriés avec le secteur privé ;
  • Enfin, il est nécessaire d’améliorer les infrastructures et les compétences numériques ainsi que de mettre en place des approches inclusives.

Pour sa part, Pat Roy Mooney, le fondateur du groupe ETC, s’est fait l’avocat du diable et a livré une présentation très inspirante. Son rapport intitulé « Too big to feed » met en évidence la concentration du pouvoir des entreprises agroalimentaires qui est favorisée par les nouvelles technologies et la blockchain. Dans sa deuxième étude, « Blocking the chain », il ne s’oppose pas à la technologie de la blockchain en soi, mais nous met en garde contre le rythme de son développement et les personnes chargées de sa réglementation, et nous invite ensuite à nous demander si nous comprenons suffisamment bien ces technologies pour être en mesure de les réglementer.

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Theo de Jager, président de l’Organisation mondiale des agriculteurs (WFO), a présenté les possibilités qu’offre la blockchain aux agriculteurs africains.

« La nature de la chaîne d’approvisionnement évolue et si vous ne suivez par la cadence, si vous n’êtes plus à la pointe de la technologie, vous disparaissez du métier. Une nouvelle génération de jeunes agriculteurs comprend et affectionne cette technologie. Avec la blockchain, nous pouvons introduire le flux inépuisable d’informations et de données dans nos chaînes de valeur. »

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